Be my baby (sitter)

Je me souviens très bien de ma première fois.

C’était un soir d’été, une de ces belles soirées – chaudes et enivrantes – où l’on se sent pousser une âme d’adolescent.
Après avoir longuement hésité, j’avais finalement décidé d’engager une professionnelle. Quitte à faire « le grand saut », autant en avoir pour son argent, plutôt que de risquer de tout foirer avec la voisine du dessus.
Elle a sonné à la porte à 20h précise, et je suis allé lui ouvrir un peu nerveux.
Elle m’a regardé. Je l’ai regardée. Elle m’a regardé. Je l’ai regardée.
(On se serait cru dans un épisode de ‘Bref’).
J’ai cru l’avoir sur mon « Bonsoir ! », grave et plein d’une mâle assurance…
Elle m’a répondu « Bonsoir Monsieur ! » (bruit de verre qui se brise)
« Je crois que votre bébé vous a un peu … euh… vomi dessus » (étagère de vases en cristal renversé par un bulldozer)
La première baby-sitter, c’est un petit avant-goût de la crise de quarantaine… à 30 ans.

Trouver la perle rare n’est pas chose aisée.

Il faut d’abord se mettre d’accord sur les critères, et dans le bon ordre… Car entre la « bonne baby-sitter » souhaitée par maman, et la « baby-sitter bonne » rêvée par papa, il y a parfois un monde d’écart.

Il faut ensuite arracher à ses voisins ou à ses proches les noms de candidates potentielles. Un excellent test d’amitié… car vous apprendrez bien vite que « les baby-sitters, c’est comme les brosses à dent (ou la dernière couche), ça ne se prête pas ». Et vous serez surpris de voir un pote d’enfance vous regardez droit dans les yeux en marmonnant : « baby-si… quoi ? »

Pour finir, il faut procéder au casting.
La première fois, on se dit qu’on va lui faire passer un entretien d’embauche façon FBI et on se rencarde sur Google sur la recette du sérum de vérité.
La deuxième fois, on vérifie simplement sur Facebook qu’elle n’est pas friend avec Guy Georges, et n’a pas fait (disons dans les 3 derniers mois) partie d’un groupe sataniste.
A partir de la troisième, on lui demande généralement juste d’avoir deux bras, au moins une jambe valide, et on trouve que ses tatouages sont finalement un bon moyen pour le « Superbe » d’apprendre à dessiner une tête de mort qui mange un dragon… tant qu’elle est dispo le soir même.

Le soir S, une fois redescendu de votre scénario à la Nabokov, vous risquez de passer un moment un peu tendu à vous demander si c’est vraiment une bonne idée de confier la prunelle de vos yeux à une parfaite inconnue.
Surtout si vous faites l’erreur – comme moi – de regarder une vieille rediffusion de « La Main sur le Berceau » la veille au soir…
Impossible à ce moment là de vous décider sur ce qu’il y a de pire : confier le « Superbe » à cette fille, ou cette fille au « Superbe » ?
Alors on se raisonne comme on peut…
Déjà c’est une fille, et tout le monde sait que 80% des tueurs en série sont des hommes.
En plus, elle a un sac du macdo, donc elle ne risque pas d’avoir envie de le bouffer.
Et puis c’est la fille aînée d’une famille nombreuse, donc elle doit savoir s’occuper des gosses.
(A moins que… OH MON DIEU ! Si ça se trouve, elle ne supporte pas d’avoir été négligée par ses parents, elle en veut à tous les bébés, et le macdo, c’est juste parce qu’elle aime bien tremper leurs petits doigts dans la sauce Deluxe !!! )
(Respire. Respire. Tu t’égares.)
« On sera de retour vers 23h, hein ? »
(Donc laisse tomber ton plan machiavélique, Cruella ! Tu n’auras jamais le temps de découper mon fils en morceaux !)

Après une soirée où le deuxième verre de vin – après 3 mois de nuits de 4h en moyenne – a vite fait d’apaiser vos angoisses, c’est l’heure de payer la bienfaitrice qui vous a ramené à la vie (sociale).
Personnellement, j’ai tendance me montrer très généreux (surtout après le quatrième verre de vin…), en arguant spécieusement du fait que la vie de mes enfants – clairement mise en danger alors qu’ils roupillent dans leur chambre comme des bienheureux – n’a  pas de prix…
Mais là aussi, il faut composer avec la pression de vos collègues parents, manifestement persuadé que l’éclosion d’une bulle spéculative sur le marché des baby-sitters pourrait définitivement emporter l’économie des pays d’Europe de l’Ouest.

Et puis un jour, sans crier gare, alors qu’on croyait que cette magnifique peinture pointilliste offerte par le « Superbe » avait tissé des liens indéfectibles entre nous, on se fait larguer par texto.
« D-zol ! Padisp 2-nite. G trouvé 1 mYer plan. »
Incrédule devant un tel crime (syntaxique), on jure ses grands dieux de ne plus jamais s’attacher.

Et on essaie de convaincre le « Superbe » que « ce n’est pas lui, c’est elle ».

Dans les yeux de mon fils, j’ai bien vu que quelque chose se brisait…
Que sa confiance indéfectible envers la nature humaine en général, et la gente féminine en particulier, venait de subir sa première encoche…
Et puis… il a attrapé un Playmobil.
L’a fourré dans le nez de son frère.
L’a mâchouillé.
Et me l’a tendu en disant « Pinpon Papa Papo ! ».
Je crois qu’il survivra.
Brave petit.

La semaine prochaine : Les 10 commandements des grands-parents

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7 commentaires

  1. Toujours hilarant tes histoires! LOL pour le verre de trop avec le peu de sommeil, ici c’est juste un p’tit martini tranche et hop direct au lit :D Ah les joies d’être parents!

  2. J’ai l’impression que c’est très masculin, ce besoin de surpayer les baby-sitters… Mon Brun, qui a peur d’être considéré comme un vieux, a précisé à la nôtre (notre jolie voisine du dessous, qui mettait régulièrement de la très mauvaise musique à fond les ballons) : « Tu sais, nous aussi on a fait des fêtes à réveiller tout l’immeuble. » Et une autre fois : « Nan, mais si tu sais pas comment rentrer, t’as qu’à dormir ici… » (bon, entre temps, elle avait déménagé. Mais quand même.)

  3. Manon

    Je commente juste pour dire que j’ai bien ri en lisant cet article. Merci !
    Je me revois même baby-sitter entre 15 et 19 ans, et les rencontres avec les papas (et les mamans).

  4. CaroGreen

    Excellent, cet article ! Je l’envoie direct à mon mec, qui se reconnaitra… et très bien écrit, félicitations

  5. Bruno

    Mais que tu es bon.

    Tu étais à l’Impert non ?

  6. Manou

    J’angoisse à propos du prochain post où la tribu des papy/mamy risque gros … et je suis également impatiente !

  7. Olivia

    Je ne laisse jamais de commentaire d’habitude mais là, vraiment, je trépigne d’impatience: la suiiiite svp!!! Le suspense est insoutenable depuis que le titre du prochain post est annoncé!
    En tout cas, merci pour les précédents articles qui me font bien rire et merci d’avance pour les prochains!

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